Gazoduc Afrique de l’Ouest : entre espoirs économiques et fractures sociales, le Sénégal et le Nigeria face à l’onde de choc

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Alors que les prix de l’énergie flambent et que les transitions écologiques s’accélèrent en Europe, l’Afrique de l’Ouest se retrouve au cœur d’une bataille énergétique aux multiples visages. Entre promesses d’indépendance gazière et craintes de nouvelles dépendances, le Sénégal et le Nigeria, deux poids lourds régionaux, voient leur destin s’entremêler dans un réseau de pipelines qui fait grincer des dents. Mais derrière les communiqués triomphants et les annonces mirobolantes, ce sont les populations locales qui trinquent, tandis que les dirigeants peinent à apaiser les tensions. Quelles sont les réactions qui secouent la région ? Et surtout, que réserve demain à ces pays pris en étau entre ambition économique et justice sociale ?

Un chantier titanesque sous le feu des critiques

Le gazoduc de l’Afrique de l’Ouest (WAGP), ce serpent d’acier de 678 kilomètres reliant le Nigeria au Ghana en passant par le Bénin et le Togo, n’a jamais vraiment tenu ses promesses. Après des années de retards, de dépassements de budget et de scandales, le projet, censé apporter une énergie abordable aux populations, semble aujourd’hui moribond. « On nous a vendu un rêve, mais ce que nous avons reçu, ce sont des factures salées et des coupures de courant à répétition », s’indigne un habitant de Lomé, au Togo, où les coupures intempestives restent monnaie courante malgré le pipeline.

Face à cet échec cuisant, Dakar et Abuja ont décidé de prendre leur destin énergétique en main. Le projet de gazoduc offshore sénégalo-mauritanien, baptisé Grand Tortue Ahmeyim, est présenté comme la solution miracle : un gisement de gaz offshore géant, partagé entre les deux pays, qui pourrait alimenter non seulement leurs réseaux nationaux, mais aussi exporter vers l’Europe. Pourtant, dès son annonce, le projet a suscité une levée de boucliers. Pourquoi ? Parce que les bénéfices promis semblent une fois de plus se concentrer entre les mains de quelques multinationales, tandis que les communautés locales dénoncent un manque flagrant de concertation.

Les voix qui s’élèvent : entre espoirs et désillusions

Les réactions ne se font pas attendre. À Dakar, des associations de défense de l’environnement, comme Enda Pronat, multiplient les alertes : « Le projet Grand Tortue menace nos côtes et nos moyens de subsistance. Les pêcheurs de Saint-Louis et de Dakar voient déjà leurs prises diminuer à cause des travaux offshore. Qui va les indemniser ? » De son côté, le gouvernement sénégalais assure que les études d’impact environnemental sont « irréprochables » et promet des retombées économiques « sans précédent ». Mais pour les sceptiques, ces déclarations sentent l’enfumage.

Au Nigeria, où la crise énergétique est chronique, les réactions oscillent entre espoir et cynisme. Le pays, premier producteur de gaz en Afrique, exporte 80% de sa production sous forme de GNL, laissant sa population dans le noir une partie de la journée. Pour le professeur Ikechi Mgbeoji, économiste à l’Université d’Abuja : « Le Nigeria a les ressources, mais pas la vision. Tant que nous n’aurons pas une politique énergétique cohérente, nous resterons les dindons de la farce. Le gazoduc sénégalo-mauritanien est une aubaine pour l’Europe, pas pour nous. »

  • Réactions populaires : manifestations sporadiques au Sénégal et au Nigeria contre les projets jugés « opaques » et « néocoloniaux ».
  • Réactions officielles : les deux gouvernements minimisent les critiques, insistant sur les « retombées positives » et les « partenariats gagnant-gagnant ».
  • Réactions internationales : l’UE salue les projets comme une avancée vers la diversification énergétique, tandis que les ONG dénoncent un « greenwashing » des majors pétrolières.

Le grand débat : qui profite vraiment du gaz africain ?

La question divise. Pour les partisans des projets, comme le ministre sénégalais de l’Énergie, Mamadou Faye, « le gazoduc sera un levier de développement, créant des milliers d’emplois et réduisant la dépendance aux énergies fossiles coûteuses ». Mais pour ses détracteurs, ces infrastructures ne font que renforcer la mainmise des géants du secteur, comme BP, Kosmos Energy ou TotalEnergies, sur les ressources africaines. Le Sénégal, malgré ses promesses, n’a toujours pas de loi sur les hydrocarbures, laissant le champ libre aux multinationales pour négocier des contrats opaques.

Un exemple frappant : le contrat signé pour le projet Grand Tortue Ahmeyim accorde à BP une part de 60% des bénéfices, laissant seulement 40% aux États sénégalais et mauritaniens. « C’est du vol organisé », tonne l’économiste sénégalaise Fatoumata Diawara. « Comment justifier que notre gaz serve à alimenter des centrales en Europe alors que nos hôpitaux et écoles manquent cruellement d’électricité ? »

Les alternatives qui s’esquissent : entre transition énergétique et réalisme économique

Face à ce constat, des voix s’élèvent pour réclamer une refonte radicale de la gouvernance énergétique. Au Sénégal, des initiatives citoyennes émergent, comme le projet de coopératives solaires dans la région de Tambacounda, qui vise à électrifier les villages sans passer par le gaz. « Nous n’avons pas besoin de dépendre des multinationales pour avoir de l’électricité », affirme Mame Bineta Seck, porte-parole d’un collectif local.

Au Nigeria, où la corruption gangrène le secteur, des réformes sont enfin annoncées : création d’une agence de régulation indépendante et augmentation des investissements dans les énergies renouvelables. Mais les observateurs restent sceptiques. « Les annonces sont toujours plus nombreuses que les actes », soupire un ancien haut fonctionnaire nigérian sous couvert d’anonymat.

  • Perspective à court terme (2024-2025) : début de l’exploitation du gaz de Grand Tortue Ahmeyim, mais risques de tensions sociales en cas de non-respect des promesses d’emploi local.
  • Perspective à moyen terme (2026-2030) : possible diversification vers les énergies renouvelables si les réformes sont appliquées, mais dépendance accrue aux exportations de gaz vers l’Europe.
  • Perspective à long terme (2030 et au-delà) : risque de « malédiction des ressources » si les revenus du gaz ne sont pas réinvestis dans l’éducation, la santé et les infrastructures locales.

Et demain ? Le gaz africain à l’épreuve de la géopolitique

La donne pourrait bien changer d’ici quelques années. Avec la montée des tensions entre l’Occident et la Russie, l’Europe cherche désespérément à sécuriser ses approvisionnements en gaz. L’Afrique de l’Ouest, avec ses réserves offshore, devient un enjeu stratégique. Mais à quel prix ?

Le Sénégal, qui mise sur le gaz pour devenir une puissance régionale, pourrait bien se retrouver pris en étau entre ses ambitions économiques et les attentes de sa population. « Nous ne pouvons pas sacrifier notre environnement et notre souveraineté alimentaire sur l’autel des besoins européens », martèle Alioune Badara Fall, leader d’une ONG écologiste dakaroise. De son côté, le Nigeria, déjà miné par l’instabilité dans le Delta du Niger, doit faire face à des défis internes colossaux avant de pouvoir jouer un rôle majeur dans l’exportation gazière.

Une chose est sûre : le gaz africain ne résoudra pas les crises énergétiques du continent à lui seul. Il faudra, pour cela, une volonté politique forte, une transparence sans faille et une vision à long terme. En attendant, les populations continuent de subir les conséquences d’un modèle énergétique qui les exclut. « Le gazoduc est une autoroute vers le développement, mais nous sommes toujours sur le bas-côté », résume avec amertume un habitant de Dakar.

La balle est désormais dans le camp des dirigeants africains et de leurs partenaires internationaux. Auront-ils la sagesse de transformer cette manne gazière en levier de développement durable, ou répéteront-ils les erreurs du passé ?

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Amadou Diabaté

Journaliste